La Coupe du monde, c’est avant tout des souvenirs. Des rencontres exotiques avec le Zaïre, Haïti, la Jamaïque ou la Corée du Nord. Des techniciens de haute volée dans les équipes sud-américaines. Des organisations innovantes pour la Hongrie 1954 ou les Pays-Bas 1974. Des gardiens au sommet de leur art ou des révélations sans lendemain. A chaque édition, un match de légende (au moins). Première partie: de la première Coupe du monde en 1930 à 1966, année de la victoire anglaise.
1930, Uruguay-Argentine: première finale à Montevideo
C’est après trois semaines de bateau que quatre équipes européennes (France, Belgique, Yougoslavie et Roumanie) débarquent à Montevideo pour le premier Mondial. Champions olympiques, les Uruguayens célèbrent le centenaire de leur indépendance dans un tournoi à forte connotation sud-américaine (sept pays plus le Mexique et les Etats-Unis). La finale oppose l’Uruguay à l’Argentine, les deux équipes ayant remporté leurs demies sur le même score de 6-1. Au Centenario, devant plus de 93.000 spectateurs, la Celeste se retrouve menée 2-1 à la mi-temps, notamment grâce à un but de Guillermo Stabile. Meilleur buteur du Mondial, l’Argentin gagnera ensuite l’Europe pour porter les maillots du Genoa, de Naples et du Red Star. Les équipes jouent alors avec deux défenseurs, sept milieux de terrain et un avant-centre. Les Uruguayens reviennent à la marque et le stade explose lorsqu’Hector Castro clôt la marque à la 90e minute, 4-2. Organisateur de l’épreuve, Jules Rimet remet la coupe au capitaine José Nasazzi, premier à soulever le trophée.
1934: le triomphe de l’Italie fasciste
Après le coup d’essai uruguayen, le Mondial italien est la première compétition véritablement organisée: des éliminatoires, seize équipes qualifiées, des matchs retransmis à la radio dans douze pays. Le tournoi se déroule en matchs à élimination directe. En quarts de finale, l’Italie affronte l’Espagne dans un sommet d’intensité: les deux équipes se quittent après prolongations sur le score de 1 but partout avant de se retrouver le lendemain. Les Italiens s’imposent 1-0 sur un but controversé du stratège Giuseppe Meazza, qui profite d’une obstruction de son coéquipier Schiavio sur le légendaire gardien espagnol Zamora. Au tour suivant, rebelote face aux favoris autrichiens qui se plaindront de l’arbitre, tout comme les Tchécoslovaques, vaincus 2-1 en finale après prolongations. Le catenaccio avant l’heure. Peu importe, l’Italie fasciste célèbre ses champions et prépare le doublé.
1938, France: le doublé avant le néant
Jules Rimet parvient à faire organiser le Mondial en France, dans des stades neufs ou modernisés, dont Colombes, agrandi à plus de 60.000 places pour l’occasion. A un an du conflit mondial, la situation internationale est d’ores et déjà compliquée: l’Espagne est forfait pour cause de guerre civile, l’Autriche pour cause d’Anschluss. L’envahisseur allemand, lui, est bien là, avec son drapeau frappé de la croix gammée. Un petit tour et puis s’en va, dominé par la Suisse. Le Brésil est l’équipe en forme de cette édition, emmenée par le génial buteur Leonidas, inventeur de la bicyclette et auteur d’un quadruplé lors d’un match de fous contre la Pologne (6-5 après prolongations). Laissé au repos (?!) en demi-finales contre l’Italie, il voit ses partenaires s’incliner 2-1 sur un penalty du légendaire meneur de l’Inter, Giuseppe Meazza. En finale, les transalpins ne tremblent pas et soulèvent la coupe face à la Hongrie, 4-2.
1950, Brésil: désastre national au Maracaña
La Coupe du monde revoit le jour au Brésil. Pour l’occasion, la ville de Rio a fait construire le plus grand stade du monde, le Maracaña et ses 200.000 places. Le tournoi se déroule dans une formule inédite de mini-championnat, avec des phases de poule et un tournoi final. A domicile, les Brésiliens écrasent tout sur leur passage: 7-1 et 6-1 contre la Suède et l’Espagne. Les coéquipiers d’Ademir (9 buts en 6 matchs) n’ont besoin que d’un nul lors du dernier match face à l’Uruguay, une sélection beaucoup moins convaincante (2-2 contre l’Espagne et 2-1 contre la Suède).
Le Brésil tout entier compte sur ce trophée, devenu obsession nationale et enjeu de grandeur. Après avoir mené 1-0, les Brésiliens se font remonter et s’inclinent 2-1. La Celeste est championne du monde. C’est un désastre national pour le Brésil. Plusieurs personnes se suicident dans les heures qui suivent la partie. La fédération brésilienne décide d’abandonner le traditionnel maillot blanc pour le remplacer par une tunique jaune et verte. La presse et le public blâment les joueurs noirs pour leur manque de patriotisme et d’implication. C’est notamment le gardien, Moacir Barbosa, qui est la cible de ses compatriotes: «Au Brésil, la peine majeure pour un crime est de 30 ans de prison. Moi, il y a 43 ans que je paye pour un crime que je n’ai pas commis», déclare-t-il en 1993. Il faudra d’ailleurs attendre plus d’un demi-siècle, pour qu’un gardien de couleur (Dida) ne se réinstalle dans les buts de la Seleçao.
1954, Suisse: le miracle de Berne
Le grand cirque du football revient en Europe avec une question sur toutes les lèvres: qui peut empêcher la Hongrie de remporter la Coupe du monde? Le «onze d’or» ou «équipe d’or» de Puskas, Kocsis et Czibor est en démonstration depuis deux ans: champions olympiques, les Magyars sont devenus en 1953 les premiers à s’imposer à Wembley face à l’Angleterre. Personne ne donne cher de leurs adversaires et le trophée leur paraît acquis. Impression renforcée en match de poules par deux démonstrations contre la Corée du sud (9-0) et une RFA bis (8-3). Après avoir sorti les deux finalistes de la précédente édition (Brésil puis Uruguay 4à-2), les Magyars retrouvent au Wankdorf de Berne des Allemands requinqués par une fessée 6-1 administrée aux Autrichiens (décidément). L’entame de match est exceptionnelle: les Hongrois marquent deux fois en huit minutes avant de voir leurs adversaires revenir à 2 partout dès la 18e. Une lourde pluie s’abat alors sur la capitale suisse et le jeu devient de plus en plus décousu. L’Allemagne impose sa puissance physique aux magiciens hongrois et prend l’avantage à cinq minutes de la fin grâce à Helmut Rahn. Contre toute attente, la RFA est championne du monde cinq ans seulement après la reformation de l’équipe nationale.
1958, Suède: une pluie de magiciens
Premier Mondial retransmis à la télévision, le tournoi suédois reste un must par la densité des équipes et la pléiade de stars sur les pelouses du royaume. L’URSS, l’Angleterre, la Suède sont les grandes équipes de l’époque. Mais toutes seront surclassées par deux troupes de magiciens: les Brésiliens et les Français qui se retrouvent en demi-finales. En poules, la Seleçao élimine le gratin, avec un nul 0-0 contre l’Angleterre et des victoires contre l’Autriche 3-0 et l’Union soviétique de Lev Yachine 2-0, avant un court succès en quarts contre les Gallois 1-0. Les Français, eux, écrasent le Paraguay 7-3, perdent contre la Yougoslavie 3-2 avant de disposer de l’Ecosse 2-1 puis de l’Irlande du Nord 4-0. La rencontre entre auriverdes et tricolores a lieu dans la petite ville de Solna, devant moins de 30.000 personnes. Toute la Suède ne bruisse que de l’émerveillement que procurent les deux équipes: d’un côté, le dribbleur fou Garrincha et le stratège Didi encadrent la révélation du tournoi, un magicien de 17 ans nommé Pelé et qui a qualifié tout seul son équipe lors du match précédent. Côté français, on admire la virtuosité des meneurs Kopa et Piantoni et le sens du but de l’avant-centre Just Fontaine, qui a déjà marqué huit fois en quatre matchs.
Dès la 2e minute, Vava ouvre la marque d’un enchaînement amorti de la poitrine-demi volée. Fontaine égalise rapidement avant que Didi ne dépoussière la lucarne française peu avant la mi-temps. La 2e période atteint des sommets de technicité: Pelé profite des dribbles de Garrincha pour conclure par trois fois, avant que Piantoni ne réduise l’écart sur un petit pont et une lourde frappe à l’entrée de la surface. En finale, le Brésil infligera la même punition à la Suède et la France se contentera de la 3e place en collant un 6-3 à l’Allemagne. Pelé entre dans les livres d’histoire comme le meilleur joueur de l’histoire et Fontaine, avec ses 13 buts en 6 matchs, pourra faire des pubs pour le Loto sportif.
1962, Chili: la bataille de Santiago
Au contraire de l’édition précédente, le Mondial chilien ne reste pas dans les annales du foot. Peut-être à cause du décalage horaire, de l’éloignement, de l’absence de la France. Le jeu se veut plus défensif, le nombre de buts décroît et de nombreuses équipes jouent désormais avec quatre défenseurs. Privé de Pelé, blessé lors du premier match, le Brésil survole la compétition grâce à un Garrincha virevoltant, meilleur ailier de l’histoire. Le Brésil remporte le titre contre une équipe surprise, la Tchécoslovaquie, après avoir sorti le Chili en demi-finales. Le match emblématique de cette édition est d’ailleurs à mettre à l’actif des Chiliens, en poules, face à l’Italie. Une rencontre non pas marquée par la beauté du jeu mais par une véritable bataille rangée, connue comme «la bataille de Santiago». Entre tacles à la glotte, coups de pieds volontaires et placages, l’arbitre dut sortir deux joueurs italiens, à une époque où les cartons n’existaient pas encore. A regarder les images et à écouter les complaintes des commentateurs britanniques, le «pire match de l’histoire du football» aurait pu être arrêté bien avant le coup de sifflet final.
1966, Angleterre: la Corée infernale
Pour la première fois, la Coupe du monde se déroule dans la patrie du football, l’Angleterre. Comme prévu, les locaux s’imposent en jouant tous leurs matchs à Wembley et en bénéficiant d’un arbitrage plus que favorable tout au long de la compétition, jusqu’à leur victoire en prolongations 4-2 contre la RFA grâce au but le plus controversé de l’histoire.
Mais ce qui reste dans l’histoire de cette compétition, c’est le parcours de la Corée du Nord, un pays que ne reconnaît même pas le gouvernement de Londres. Novices, les Coréens prennent une raclée d’entrée 3-0 contre l’URSS. Par la suite, ils font match nul contre le Chili (1-1) avant d’affronter l’Italie à Middlesbrough. A la surprise générale, les Italiens s’inclinent 1-0 et recevront des tomates à leur retour au pays. La Corée du Nord se qualifie donc pour les quarts de finale où ils retrouvent l’autre équipe surprise, le Portugal, qui a éliminé le Brésil et détruit Pelé par la même occasion. Comme dans un rêve, les Coréens mènent 3-0 en 25 minutes sous les viva du Goodisson Park de Liverpool et d’un public acquis à la cause de cette équipe extrêmement vive et technique. Une fois bien réveillés, les Portugais décident de hausser leur niveau de jeu, et dans le sillage d’Eusebio qui marque quatre fois, s’imposent finalement 5-3. Ce jour-là, c’est le Portugal qui jouait en rouge.
François Mazet














