Slate
Slate

publicité

Lisez, c’est de la balle

«And the shadow of the day...»/ sjsharktank via Flickr License CC by

Avant le début de la compétition, les premiers matchs et les premières analyses sportives, petits conseils littéraires pour ne pas regarder le foot idiot.

«La littérature, c’est la vie», répète sans cesse l’écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II. L’un des maîtres du polar, chef d’orchestre du plus grand festival au monde consacré à ce genre (la Semana Negra accueille un million de visiteurs, elle se déroule cette année du 9 au 18 juillet à Gijón, au nord de l’Espagne), consacre une partie de son temps à «mettre la culture dans la rue. Pourquoi faire du livre le monde des élites? On peut très bien lire un bon bouquin et boire une bière ou manger un hot dog en même temps». Et profiter d’un bon bouquin tout en attendant le match d’ouverture.

Comme à chaque Coupe du monde, de nombreux ouvrages investissent les rayons des librairies. Du bon, du moins bon, de vraies oeuvres littéraires et des coups marketing, comme les éternels gros livres sur l’histoire du Mondial, les statistiques, les équipes, etc. Cette année, la donne a un peu changé car, pour la première fois, la Coupe du monde de la Fifa 2010 (il paraît que c’est comme ça qu’il faut dire au risque de se faire taper sur les doigts par les patrons du foot planétaire, une organisation aussi transparente qu’un compte en banque aux îles Caïmans), se déroule sur le continent africain. L’occasion de découvrir un immense territoire et un pays, l’Afrique du Sud, par l’intermédiaire de deux livres (un polar et un recueil de nouvelles) et d’un objet littéraire numérique non identifié.

A tout seigneur tout honneur, commençons par Deon Meyer, sans doute l’un des écrivains les plus connus d’Afrique du Sud. Auteur à succès de polars dont l’action se déroule dans son pays, sorte de James Ellroy mélangé à Michael Connelly, il a publié il y a quelques semaines déjà son sixième roman traduit en France, 13 heures (Seuil Policiers). L’histoire se passe au Cap, où de nombreux matchs vont se dérouler. On retrouve l’un de ses personnages fétiche, l’inspecteur Griessel, alcoolique, mis à la porte par sa femme, lancé dans une course contre la montre pour sauver une jeune touriste. Alors, dis comme ça, l’envie de vous rendre là-bas pourrait vous effrayer.

Mais non, rassure Deon Meyer. «Mon pays n’est pas si violent que ça. La preuve? Nous avons les mêmes statistiques criminelles que l’Irlande. L’Afrique du Sud est sûre», dit-il en se muant en représentant de l’Office du tourisme. Ses romans sont pourtant très ancrés dans la réalité. «Certes, car ils doivent être crédibles, mais c’est de la fiction. La réalité est bien moins noire que ce que les médias, étrangers surtout, veulent nous faire croire.» Comment contredire un écrivain à la carrure d’un rugbyman, excité comme un gamin à l’idée d’accueillir la plus grande compétition sportive du monde? «C’est une grande chance d’avoir été choisis, le pays doit profiter du Mondial», assène-t-il en affirmant que la France sera championne du monde. «De rugby. Pour le foot, je ne crois pas. D’ailleurs, je suis persuadé que les Bafana Bafana vont battre la France.» Amateur de rugby, il s’intéresse aussi au ballon rond et estime que, vu le climat sudafricain, les équipes d’Amérique du Sud seront favorisées. «Elles vont se sentir comme à la maison.» Son pronostic: «Une finale Brésil-Espagne, avec le Brésil vainqueur.» J’ai envie de lui répondre qu’il s’y connaît mieux en rugby qu’en foot, mais je m’abstiens… Quant à sa sélection nationale, Deon Meyer demeure sceptique. «Elle a fait des progrès, mais je regrette le choix du sélectionneur [le Brésilien Alberto Parreira]. Pour bien diriger une équipe africaine, il faut un coach africain selon moi. On verra bien, rendez-vous le 11 juin.»

Dans un genre totalement différent, les éditions JC Lattès publient un surprenant Enfants de la balle. Nouvelles d’Afrique, nouvelles de foot. Onze nouvelles où le ballon rond tient une place particulière, écrites par onze écrivains africains. Parmi eux, Wilfried N’Sondé, Alain Mabankou, Laila Lalami ou Abdourahman A. Waberi, qui signe également la préface. Ce Djiboutien qui aime traîner avec ses deux enfants dans les travées du stade Michel d’Ornano de Caen affirme que «le foot est ma Madeleine de Proust […] Dans les pays du Sud, il fait office de baume au coeur, d’appel d’air […] J’ai toujours aimé le football, sa liberté, son économie, sa part de dépense gratuite et surtout ses imprévus.» Tous ces textes sont autant de visages du continent africain, sans pour autant sombrer dans le misérabilisme. Car ce sont de bons écrivains qui sont réunis ici, le onze littéraire africain, la sélection parfaite pour ce genre d’exercice. Onze pépites à déguster entre les matchs.

Pour finir, cliquez ici. Vous venez d’entrer dans l’univers de Muti, l’initiative littéraire la plus originale à l’aube de cette Coupe du monde. Un polar numérique signé Caryl Férey, l’un des auteurs français les plus prometteurs, fin connaisseur de l’Afrique du Sud, qui a déjà publié un excellent roman se déroulant dans ce pays, Zulu (Série Noire). Muti, qui signifie sorcellerie, se déroule au Cap à quelques jours du Mondial. L’espoir du foot national est retrouvé mort, émasculé. C’est le lieutenant Saul Dukobe qui est chargé d’enquêter dans la plus grande discrétion. La population ne doit pas savoir que le meilleur joueur des Bafana Bafana a fini sa carrière dans un terrain vague, qui plus est sans son membre. Muti utilise toutes les ressources du multimédia, textes, photos, sons, dessins. La réussite de ce feuilleton policier numérique (un nouvel épisode est mis en ligne tous les jours à midi jusqu’au début de la compétition) repose sur le fait que seule l’action est plantée, l’internaute se projette dans le décor mais à aucun moment il ne voit les personnages, ce qui lui laisse le loisir de continuer à les imaginer. Hébergé par LeMonde.fr et réalisé en collaboration avec les éditions J’ai Lu, ce projet devrait donner naissance à un livre papier prochainement.

Ces trois oeuvres nous prouvent que le sport-roi n’est pas que le fait de supporters écervelés, buveurs de bières et racistes. Quoique, pour la bière, j’ai un doute…

Marc Fernandez

Photo: «And the shadow of the day…»/ sjsharktank via Flickr License CC by

SI VOUS AIMEZ LES POLARS, retrouvez le blog de Marc Fernandez, Mauvais Genre

Laisser une réponse

EN DIRECT SUR LE WEB

PARTENAIRES

PUBLICITE

Connexion - BlogNews Theme by Gabfire themes