Le Mondial offre un espace de visibilité, une fenêtre médiatique rare, qui permet de véhiculer, encore plus rare, un élément positif à l’égard de la Corée du Nord.
Alors qu’au pays, le camarade Kim Jong-il vient de lancer le branle-bas de combat et distribue les menaces, l’équipe de Corée du Nord se rend au Mondial sur le pied guerre. Elle représente, au sein des 32 équipes, le grand est asiatique, au coté de ses ennemis héréditaires la Corée du Sud et le Japon. Perdue dans le «groupe de la mort» (Brésil, Portugal, Côte d’Ivoire), la mission du Chollima (surnom inspiré d’un cheval fougueux des légendes coréennes) est presque impossible. Pourtant les joueurs-soldats n’ont pas le choix: une victoire peut leur permettre de quitter l’enfer nord-coréen, tandis qu’une défaite trop humiliante peut leur valoir les foudres du régime. Et à en croire la prestation honorable (2-2) délivrée face à la Grèce, les joueurs en rouge et blanc du sélectionneur Kim Jong-hun ne sont pas venus en spectateurs.
Le foot, un sport de grand bourgeois?
De retour en Coupe du monde après 44 ans d’attente, la Corée du Nord entend bien en profiter pour prendre diverses revanches et conquérir le rang qu’elle estime lui revenir. Et puisqu’au pays du «socialisme souverain» tout événement est d’abord compris par son acception politique, le désir d’une revanche de dimension «plus idéologique» paraît essentiel. Marquer sur les terrains d’Afrique du Sud relève de la croisade prolétarienne. La Corée du Nord doit composer avec un fait: les pays communistes n’ont jamais si peu brillé dans le sport que dans le football, et elle seule se trouve en mesure faire mentir l’histoire. Un tel retournement paraît improbable, néanmoins l’argument promotionnel ne serait pas superflu pour le dernier pays au monde se réclamant du stalinisme.
Pour certains observateurs, ce phénomène relève de l’incompatibilité structurelle: les meilleurs clubs de grands championnats occidentaux sont par essence des produits du libéralisme. Le marché des transferts, les principes de sélection, la libre circulation des joueurs, les modes de financement, les rémunérations, l’esprit de compétition, d’initiative et de créativité nécessaires au succès, sont autant de principes difficilement compatibles avec l’émancipation des masses selon Pyongyang.
Après l’exploit du Chollima dans l’Angleterre des sixties, le pays a d’ailleurs boudé les instances impies du football internationnal, jusqu’aux années 1980. Comme en ex-Union Soviétique, la quinzaine de clubs nationaux évoluent en autarcie, et restent adossés à divers ministères et corps de métiers (clubs des métallos, des militaires, des cheminots, etc.). C’est donc une amorce de révolution qui a dû s’opérer au sein de la fédération nationale nord coréenne pour qu’une sélection parvienne à se qualifier pour le Mondial sud-africain.
Une brêche dans le rideau de fer
La participation de la Corée du Nord au mondial est l’aboutissement de ce processus d’ouverture inédit de la fédération nord-coréenne. Ce mouvement s’est trouvé encouragé par les succès répétés des jeunes talents lors des championnats du monde pour les moins de 20 ans. Depuis 2007, les meilleurs joueurs du pays sont autorisés à s’entraîner hors du pays pour bénéficier des infrastructures étrangères, un privilège qui fait de nombreux envieux dans la population, et contribue à populariser le foot. Des programmes d’échanges avec des clubs russes ou européens se développent et les rencontres internationales tendent à se multiplier. A la fin 2009 les rouges et blanc ont notamment fait match nul face à Nantes, début d’une série de rencontres préparatoires, souvent peu concluantes.
Malgré ces écarts, l’orthodoxie reste de mise et pour l’heure, les clubs du championnat pro de Corée du Nord restent isolés dans un secret total. Les joueurs n’ont pas accès au système des transferts internationaux, et ne peuvent procéder que dans le cadre d’accords binationaux. Les services de sécurité nord coréens assurent en outre une surveillance très stricte autour des joueurs expatriés. Ces derniers ne doivent démontrer aucun relâchement idéologique, sous peine de tomber en disgrâce, ce qui peut conduire droit en camp de redressement.
La patrie de Kim Jong-il ne parviendra certainement pas à briser l’isolement diplomatique qui la caractérise par le football. Cependant le Mondial offre un espace de visibilité, une fenêtre médiatique rare, qui permet de véhiculer, encore plus rare, un élément positif à l’égard du pays. Si le Chollima se maintenait, en cas de défaite du Japon et de la Corée du Sud, le pays pourrait incarner de nouvel espoir sportif de tout le continent asiatique, un espoir vivace pour une équipe sans supporters ni spectateurs. Reste également qu’une bonne performance de l’équipe encouragerait d’avantage la fédération vers l’ouverture footballistique. Et puisqu’à Pyongyang tout est politique, ce pourrait être un préalable décisif pour d’autres ouvertures…
Les armes secrètes
Bien qu’il soit mal vu de se distinguer individuellement au pays du socialisme souverain, quelques rares joueurs nord-coréens évoluant dans des clubs étrangers se sont fait remarquer ces dernières années. Le premier d’entre eux, l’arme secrète de la sélection, se nomme Jong Tae-se. Il joue le reste de l’année au Japon, au sein du Kawasaki Frontale. Tant par son jeu que par sa médiatisation, c’est la seule personnalité qui se démarque de la formation issue du championnat national le plus verrouillé du monde. Issu de la minorité coréenne expatriée au Japon, il bénéficie d’un entraînement et d’infrastructures inexistantes en Corée du Nord. Ses admirateurs l’ont parfois comparé au joueur de Manchester Wayne Rooney. Entre 2006 et 2009, il totalise en 102 matchs 42 buts au coté de ses coéquipiers japonais. Bien qu’il ne se revendique ni du capitalisme ni du communisme, le joueur ayant la double nationalité a été courtisé par le Japon et par les deux Corées. Il a choisi le Chollima, expliquant en avoir assez «des playboys qu’on voit à Séoul ou Tokyo». Ce Mondial est pour lui l’occasion de se distinguer, pour venir peut-être un jour tâter les championnats européens.
D’autres joueurs qui évoluent à l’étranger sont à surveiller: Hong Yong-jo du FC Rostov en Russie, et les jeunes joueurs Pak Chol-ryong et Kim Kuk-in, «achetés» par le Concordia Basel en Suisse (Ce sont les premiers joueurs nord coréen transférés en Europe). Mais, s’ils affichent une abnégation sans faille, ces joueurs n’ont pas l’envergure de vedettes. Conformément à la réserve stalinienne qui domine à Pyongyang, leurs interventions sont aussi rares que calibrées, et ils se gardent bien de toute manifestation individuelle qui pourrait les faire remarquer. Mais l’artisan de cette grande marche émancipatrice du footballeur prolétaire reste le martial sélectionneur Kim Jong-Hun. A 53 ans, cet ancien joueur international issu du club de l’Armée Populaire, a déjà marqué le coup en arrachant la qualification de sa formation au Mondial, pour la seconde fois de son histoire. Le «groupe de la mort» ne lui fait pas peur: «Nous sommes certains de pouvoir nous mesurer aux meilleures équipes de la planète», affirme-t-il sans sourciller.
Une chose est en tout cas certaine, ces émissaires de la révolution socialiste resteront sous étroite surveillance tout au long de la compétition. Les autorités coréennes craignent en effet que certains joueurs ne tentent de demander l’asile, comme ça c’est déjà passé pour Cuba.
Ce problème concerne également le public qui doit soutenir le Chollima dans sa glorieuse épopée. Réticent à l’idée de voir circuler trop de ses concitoyens (qui de toute façon n’ont pas les moyens de se rendre en Afrique du Sud) le régime à d’abord songé à former un groupe de supporters coréens «mixte» nord-sud, projet qui sera vite mis de côté à mesure que la tension monte de part et d’autre du 38e parallèle. C’est donc chez le voisin chinois que la Corée du Nord entend trouver son vivier de supporters: la fan volunteer army. La tactique repose sur «un échange de bon procédés»: la Chine qui compte des milliers de fans de foot suffisamment fortunés n’a pas été qualifiée pour le Mondial. De son côté, la Corée du Nord, qui n’autorise pas les supporters à voyager, risque de manquer de soutiens en tribune. Selon l’agence Chine Nouvelle, le ministère des sports de Pyongyang a donc distribué plus de 1.000 tickets gratuits pour le Mondial à la Chinese Star Football Team qui rassemble le gotha culturel et artistique de Pékin. Et l’opération a ses relais: le journal chinois Oriental Sport Daily n’a pas hésité à faire le parallèle avec l’armée des volontaires partis se battre en Corée il y a 60 ans pour promouvoir l’initiative.
Le Mondial est une aubaine diplomatique pour le régime de Kim Jong-il, toujours plus isolé sur la scène internationale, et en manque cruel d’événement positif pour conjurer sa décadence. De bons résultats pourraient resserrer les liens avec la Chine. Et le besoin se fait pressant, alors que le Pékin rechigne de plus en plus à céder aux caprices de Kim Jong-il, à peine engagé dans un nouveau bras de fer avec Séoul. C’est un peu l’honneur d’une Asie qu’il considère «authentique» (et fidèle à Lénine) qu’entend porter le Chollima.
Et malgré tous ces efforts, la population pourrait ne même pas pouvoir suivre les exploits de leurs champions à la télévision. La Corée du Sud, qui devait fournir un relais de transmission télé des rencontres à son belliqueux voisin, a fait marche arrière sur les accords de vente des droits télévisuels.
Marc de Boni
Photo: L’équipe nord-coréenne, le 15 mai 2010 à Nyon contre l’équipe du Paraguay. REUTERS/Denis Balibouse















[...] Pendant ce temps-là, la Corée du Nord parvient à marquer un but face au Brésil, qui l’emporte finalement 2-1. Les 15 supporters Nords-Coréens que le réalisateur n’a pas arrêté de filmer pendant le match sont contents. A moins que ces supporters soient des Chinois … [...]