Quatrième épisode des mésaventures d’un amateur de foot en exil à Vancouver qui tente de suivre la Coupe du monde (sans télé).
J’avoue, j’ai craqué. Je n’en pouvais plus de m’esquinter les yeux sur un moignon d’écran qui me renvoyait match après match l’image navrante et désolante d’un amateur de football, né avec Rocheteau, mort avec lui, déporté aux confins de l’Amérique, condamné aux travaux forcés, réduit à mater des portions de retransmissions par le biais de sites soviétiques eux même piratés par des talibans roublards comme des barriques de farine biologique qui n’hésitaient pas à refiler leur bébé à leurs confrères tamouls.
D’ailleurs mon ordinateur, au bout du rouleau, exténué par trois semaines intensives de compétitions forcenées, demandait grâce et me suppliait de lui accorder quelques RTT supplémentaires, histoire de s’offrir un stage de remise en forme afin de se ressourcer et d’être au top de sa condition physique pour la diffusion en mondovision du Tour de France, de l’US Open, et de la reprise de la Première League.
Bon prince, j’ai obtempéré.
Des potron-minet, redoutant une foule (improbable mais sait-on jamais?), je me suis faufilé hors de la maison endormie et me suis dirigé vers le cinéma du quartier qui avait eu la bonne idée de diffuser sur écran géant les derniers épisodes du Mondial. Evidemment j’étais le premier à me présenter aux grilles. Le videur, en échange de mes derniers dollars, m’a poinçonné le poignet d’un tatouage kabbalistique et sans plus tarder je suis rentré dans le grand auditorium là où d’habitude des adolescents mal dégrossis riaient sottement aux aventures d’un vampire aux dents carrés.
L’écran était géant. Aussi grand dans mon souvenir que la pelouse de Geoffroy Guichard. J’étais sonné. A force d’être fiancé avec un écran de 15 pouces sur 9, j’avais perdu l’habitude de fouler de telles surfaces. Mes yeux papillonnaient d’envie, mon cœur tachycardisait de surprise, et de joie ma langue pendait jusqu’au plafond. Le match n’avait pas encore commencé et des gens très bien habillés assis autour d’un balcon de fortune quelque part dans un studio de télévision climatisé, entre deux interminables tunnels de réclames, commentaient des schémas de jeu qui laissaient supposer qu’on était la veille du D Day, dans les tous derniers préparatifs du débarquement.
Entschuldigungs
Les gens ont commencé par affluer. Juste pour avoir le plaisir de m’emmerder, quelques Allemands forcément ventripotents se sont vautrés à coté de moi en me postillonnant à l’oreille des entschuldigung en rafale. Sûrement des descendants de gardiens de camping en exil doré sur la Côte Ouest. A la dernière minute de l’ultime seconde, les Espagnols ont débarqué en masse (une bonne vingtaine) lunettes noires, costumes Smalto, cheveux gominés, chemise pivoine, cravate écarlate, chaussettes cramoisies, sandales vermillon, short repassé sur le pantalon lustré.
La lumière s’est éteinte. C’était tout pareil que sur mon ordinateur. Vingt deux abrutis qui courraient après un ballon de plage lui même étant pourchassé par un fou furieux débarqué de Hongrie en costume de deuil qui n’arrêtait pas de le draguer, en le sifflant à tout bout de champ, sans jamais avoir la moindre chance de se le taper et de l’emmener en croisière dorée sur le beau Danube bleu.
Tandis que sur le bord de la touche, l’entraineur allemand, un remix de Tom Cruise qui aurait eu son bac avec mention très bien, papotait avec le coach ibérique qui arborait l’air bonhomme d’un Maigret échappé, à l’heure de la sieste, du 36 Quai des Orfèvres. Dans la salle sage comme une foule de musée à l’heure de la fermeture, tout le monde mâchonnait du pop corn en sirotant des sodas caramélisés et du coup on n’entendait même plus la douce berceuse des vuvuzuelas en folie.
Mon proprétaire
A la mi-temps, dans les travées du stade, j’ai croisé mon propriétaire qui m’a demandé ce que j’attendais pour lui envoyer son chèque du loyer. J’ai fait mine de ne pas être celui qu’il croyait que j’étais et j’ai filé aux toilettes où les Espagnols se beurraient leur chevelure avec de la vaseline tombée d’un décor de film porno. Les Allemands, bermudas sur les genoux, pissaient leurs bières en rigolant haut et fort.
Ils ont moins ri quand Puyol a joué de la matraque avec sa tête. Les hispaniques se sont congratulés en se lançant des olé de circonstance puis ont disparus aux toilettes se remettre une dernière couche de gel avant que les Allemands ne viennent vider de dégoût leurs vessies pleines comme des barils de pétrole échoués quelque part dans le golfe du Mexique.
Le match s’est terminé, le rideau est tombé, c’était la dernière séance, et je suis rentré chez moi.
Mon ordinateur m’attendait.
Je lui ai juré que je ne le tromperais plus jamais et en m’enfilant une bière venue de Germanie je me suis dit si la Hollande parvenait à battre ces danseurs de castagnettes, je me convertissais au catholicisme.
Laurent Sagalovitsch
LES ÉPISODES PRÉCÉDENTS: «J’ai privé mon ordinateur d’Espagne-Paraguay» ; «Le logiciel France a quitté inopinément… veuillez relancer l’application» ; «Les joies du Mondial vu du Canada (et sur Internet)»
Photo: Des supporters allemands pendant Allemagne-Espagne le 7 juillet à Munich, REUTERS/Michaela Rehle













