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Le «Suisside» de l’Espagne

Des supporters de l'Espagne pendant Espagne-Suisse le 16 juin à Madrid, TERS/Susana VeraLe débat faisait rage à la rédaction pour savoir qui du «jogo bonito» ou du réalisme footballistique l’emporterait? Après avoir vu le premier match de tous les grands favoris, la conclusion est claire. Le Mondial sera réaliste ou ne sera pas. Il ne manquerait plus qu’on compte sur l’Allemagne pour voir du beau foot!

Et l’Espagne est, sans aucun doute, la première à l’avoir douloureusement compris après sa défaite de mercredi face à une équipe suisse très sérieuse et incisive. On ne gagne pas une Coupe du monde uniquement avec de la possession de balle, un nombre incalculable de passes et des «une-deux» en milieu de terrain. Il faut aussi de la rage, de l’envie et de l’intensité. Tout ce qui a manqué aux Espagnols qui semblaient être en train de jouer un match de préparation de plus. Seulement 9 fautes face aux 18 des Suisses. «Echarle cojones» («mettez-y des couilles»), était le cri que l’on entendait le plus dans les bars espagnols mercredi après-midi. Rien n’y a fait. Les supporters ont vécu une autre de ces soirées maudites qui hantent le foot national en Espagne depuis tellement longtemps. Les fantômes de Mario Tassoti (en 1994), de la bourde de Zubizarreta (en 1998), des décisions d’Al Ghandour (2002) et de la renaissance de Zidane (2006) parcouraient les rues désertes des villes espagnoles. Le «ils vont enfin voir ce que c’est que du beau foot», qui parcourait les marchés, les boutiques et les couloirs des entreprises espagnoles le matin même, s’est vite transformé en «tous les 4 ans c’est la même histoire. On est favoris et on se dégonfle le moment venu». Sur la Toile, les premiers groupes Facebook sur le sujet (Moi non plus je peux pas croire que la Suisse ait battu l’Espagne) commençaient à apparaitre tandis que Youtube continuait son inépuisable travail parodique.

La meilleure équipe du monde ?

Car, mercredi après midi, on attendait en principe l’arrivée du beau jeu après un début de compétition bien morne. Ça sera (espérons-le) pour plus trad. Car l’Espagne est tombée dans un piège qui ressemble à s’y méprendre à celui tendu par l’Inter de Mourinho au Barça. «Ce qui s’est passé m’a rappelé cette élimination. La Suisse a été comme l’Inter», confirmait Xavi. Et la presse, toujours si prompte à s’enflammer en Espagne, n’a pas tardé à renier toutes les louanges qu’elle a elle-même multiplié ces dernières semaines. «Une cure d’humilité», titrait le quotidien sportif Marca à la une de son site web quelques minutes après le match. Une affirmation qui s’est transformée en question pour l’édition papier: «L’Espagne de toujours?». Et le quotidien donne même sa réponse (très osée) en affirmant «soyez tranquille parce que nous sommes encore la meilleure équipe du monde». Un pari risqué car, comme l’explique le quotidien, «la sélection espagnole ne peut plus fantasmer sur la possibilité de choisir sa partie de tableau. Maintenant, elle ne peut qu’affronter un exercice de survie qui lui permette de se qualifier à n’importe quel prix».

Une désillusion vite oubliée aussi pour Fran Villalobos qui, dans sa chronique titrée «Des problèmes au Paradis», explique que «la sélection de basket avait très mal commencé le dernier Euro et elle a terminée championne. Soyons positifs». Cela risque d’être dur étant donné que Villalobos rappelle lui-même dans son papier qu’«aucun champion du monde n’a jamais perdu le premier match».

C’est pourtant aussi le sentiment du quotidien sportif As qui titre «On peut encore!» et constate qu’«on a joué comme toujours et on a perdu comme jamais». Pour Oscar García, le journaliste d’As, «le résultat ne doit pas nous faire douter de cette équipe, de son idée, de son style». Pourtant, comme il le dit, le match contre la Suisse rappelle étrangement la dernière défaite espagnole contre les Etats-Unis, en Coupe des Confédérations en… Afrique du Sud. «Domination absolue, avec une écrasante supériorité de possession de ballon et de tirs aux buts, mais victoire de l’adversaire», explique la chronique sur le match. Pour sa part, le journal El Mundo ose le parallèle économique: «Les spéculateurs suisses relancent le risque de l’Espagne» et il ajoute que «la cotisation baisse et le différentiel avec l’Allemagne augmente». La défaite de l’Espagne est le premier krach de la Bourse du Mondial et le but de Fernandes risque de devenir «l’effet papillon du foot, aussi insondable que cette science qui nous a conduit à cette crise économique».

Qué et Público, pour leur part, se montrent plus critiques (et surtout moins optimistes). Le premier titre «La première, sur le front» et constate que «la Suisse a fait descendre l’Espagne de son nuage d’entrée de jeu dans le Mondial» tandis que le second pense que «l’Espagne s’est endormie toute seule».

«Favoris? Putain…»

Car tout le monde est d’accord pour dire que la défaite est aussi surprenante que méritée. Mais on ne sait pas vraiment qui accuser car l’Espagne a, malgré tout, déployé son jeu pendant ce match. Le même qui lui permis de remporter l’Euro et de se qualifier sans problème pour l’Afrique du Sud. Le même? Le journal espagnol El Pais parle jeudi matin de «L’Espagne gagnée par la rhétorique». Et le rédacteur en chef des sports, José Sámano, de remarquer que l’équipe a été «victime de son maniérisme, de ses artifices». Et il appuie là où ça fait mal, en remarquant que «chaque footballeur se sentait comblé par le simple fait de masser le ballon. Il n’y pas eu d’hardiesse, de ruptures verticales, quelqu’un d’intrépide pour affronter en un contre un l’adversaire».

Au final, l’Espagne a été désespérément molle, elle a cru que «les match se gagnent uniquement avec le style. Mais le style est le point de départ. L’exclusivité de la balle ne garantit pas le succès si la possession n’est pas dangereuse», explique Sámano en résumant parfaitement le sentiment général. Pourtant, là encore, le pessimisme n’est pas total. Malgré la méforme évidente de Torres et Iniesta, le match très moyen de Silva, la décision incompréhensible de Del Bosque de mettre deux milieux défensifs (Xabi Alonso et Busquets) et le surprenant manque d’idées de Xavi, le journaliste espagnol continue de penser qu’«il y a des défaites qui, quand elles ne sont pas irrémédiables, peuvent être didactiques. Les champions tombent aussi sur le ring. (…) Les uns encaissent et les autres non. Aujourd’hui, les joueurs sont aussi bons qu’hier». Comme on entendait mercredi dans la rédaction de Slate, on ne frappe pas un homme à terre. Et l’Espagne a vécu un vrai KO technique dès le premier round.

Pas si sûr que ce soit le sentiment du journal argentin Olé qui titre avec un explosif «Favoris? Putain…». Pour sa part, son compatriote Clarín en rajoute en assurant qu’«on commence déjà à entrevoir le fantôme des grandes déceptions espagnoles dans les Coupes du monde». Après de lourdes critiques sur le jeu des hommes de Maradona, les albiceleste tiennent peut-être leur revanche. Et ils ne se sont pas gênés pour en profiter.

Arbitrage et autres blagues

Comme toujours lorsqu’on perd, les yeux se sont aussi tournés vers l’arbitre. Et tous les journaux espagnols sont d’accord là dessus: Howard Webb a nuit à l’Espagne. De l’autre côté des Pyrénées, on réclame un hors jeu au moment du but (quand Eren Derdiyok retouche acrobatiquement la balle, il n’y a qu’un joueur entre Gelson Fernandes et la cage), un penalty sur Silva et une expulsion (au lieu du carton jaune) pour Grichting (c’est le dernier défenseur).

On ne va pas refaire ici le match et il ne semble pas que ces actions aient été vraiment décisives. Beaucoup plus originale est l’analyse d’Enric Gonzales, une plume très connue d’El Pais, qui rappelle que c’était le Bloomsday mercredi, du nom du fameux héros de James Joyce. Comme lui, les joueurs de la sélection espagnole «ont petit-déjeuné, pensé, déféquer, bu, travaillé, se sont reposés et ont fini leur journée remplis d’une énorme confusion. Comme lui, ils n’ont pas dédié leur journée au foot mais à douter et à s’emmêler les pinceaux». Une manière de le voir.

Avec le même humour, les lecteurs de Marca ont choisi leurs titres pour le match. Les trois meilleurs: «Suisside espagnol», «Victoire de La Roja… mais l’autre rouge» «46.745.807 de bouches bées» (référence à la une de Marca le jour du match).

La copine de Casillas

Les Espagnols ont heureusement trouvé d’autres moyens pour relativiser la défaite. L’un des plus curieux et commentés sur la Toile est sûrement l’interview faite par Sara Carbonero, journaliste à Telecinco, d’Iker Casillas à la fin du match. Il faut dire que le beau gardien de l’Espagne et celle qui a été récemment choisie par la revue FHM comme la présentatrice sportive la plus sexy du monde sortent ensemble depuis quelques temps. Le supporter espagnol a donc pu se faire une idée assez précise de ce à quoi ressemble un retour à la maison d’un footballeur après une défaite cuisante. Et, à vrai dire, le résultat est assez morne et banal. Heureusement, aucun des deux n’a eu la «bonne» idée de faire une demande en mariage devant l’Espagne entière.

Comme disait le poète espagnol Jaime Gil de Biedma, «de toutes les histoires de l’Histoire, la plus triste est sans doute celle de l’Espagne, parce qu’elle finit mal». En tout cas, son histoire dans les Coupes du monde a souvent bien commencé et toujours mal fini. Peut-être que cette fois, ce sera à l’envers. En tous cas, c’est l’un des faibles espoirs qu’il reste aux supporters de la Roja.

Aurélien Le Genissel

Photo: Des supporters de l’Espagne pendant Espagne-Suisse le 16 juin à Madrid, REUTERS/Susana Vera

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