Slate
Slate

publicité

La défense, c’est beau (parfois)

Padlock/Diego_3336 via Flickr CC License by

Bien jouer ne veut pas forcément dire attaquer. Pour preuve, le dernier match Barça-Inter.

L’année dernière, un brouhaha parcourait les rues de Barcelone. «Le Barça méritait de gagner. C’est le seul qui voulait vraiment jouer au foot.» Tout le monde parlait évidemment de la victoire des blaugranas face à Chelsea, en demi-finale de la Ligue des Champions. Une qualification possible grâce à un but à la dernière minute d’Andrés Iniesta qui transforma le silence angoissé qui paralysait la ville en un concert de klaxons, lancements de pétards et autres cris de soulagements.

De la morale au foot

La grande majorité des supporters et commentateurs trouva cette victoire méritée et juste malgré les mauvaises décisions de l’arbitre qui nuisirent à l’équipe de Guus Hiddink. Pourtant, le Barça ne s’était procuré presque aucune occasion réelle, tandis que Drogba s’était retrouvé plusieurs fois seul devant le gardien catalan. Indiscutablement, Chelsea avait mieux joué que Barcelone. Sauf qu’il avait joué… à la défensive. Son style était diamétralement opposé à celui de l’équipe de Pep Guardiola et on s’était empressé de dire qu’il faisait de «l’anti jeu» ou qu’il empêchait de jouer l’adversaire.

Une argumentation que l’on entend beaucoup depuis quelques années surtout avec le succès des blaugranas et de leur beau style de jeu offensif. Une façon insidieuse d’envisager le foot qui implique qu’un jeu plus esthétique et technique justifie une espèce de droit moral à la victoire a priori. La récente victoire de l’Inter de Milan en demi-finale de la C1 contre Barcelone montre le contraire. Comme l’année dernière, Barcelone a été incapable de se procurer de réelles occasions de buts. On dira encore que c’est la seule équipe sur le terrain à avoir voulu jouer le ballon et construire son jeu. Peut-être, mais le beau jeu, ce n’est pas que la possession de balle. Il faut arriver aux filets adverses. Et face à l’Inter, le Barça n’y est pas arrivé.

La beauté du tacle

À l’inverse, on peut faire du très beau football sans possession de balle et avec un jeu plus vertical. Le match aller à San Siro en est le meilleur exemple. L’équipe de José Mourinho était parfaitement organisée sur le terrain et fut incisive dans ses attaques. Sans jouer de la même façon que le Barça, ils ont proposé un meilleur jeu que les catalans. En Coupe du Monde, l’Italie ou l’Allemagne ne battent pas le Brésil en jouant comme lui. Contrairement à ce que tente d’imposer la doxa bien-pensante catalane, il y a aussi du mérite et de la beauté à savoir jouer autrement. Car il existe un art de la défense. Et celui-ci reste essentiel pour quiconque veut gagner une grande compétition.

Il suffit de se souvenir de l’équipe des Pays-Bas en 1974 ou du Brésil en 1982. La première inventa et développa ce qu’on appela à l’époque le «football total». Un art de jouer qui insistait sur l’idée que tous les joueurs devaient attaquer et défendre en même temps, comme un bloc uni. Une philosophie qui triompha pendant toute la Coupe du Monde 1974… jusqu’à ce que l’Orange Mécanique capitule face au réalisme et au pragmatisme allemand en finale. Cette magnifique équipe ne gagna jamais de grande compétition internationale. Pas plus que la seleçao brésilienne qui faisait rêver tout le monde en 1982 et qui partait comme la grande favorite du tournoi. Elle fut éliminée par le catenaccio italien, qui finit par remporter le Mondial.

La leçon à tirer pour la France

C’est vrai, le style des Italiens ou des Allemands est austère. Mais il ne faut en aucun cas minimiser leurs performances car il n’est pas si facile de bien jouer contre le Barça, l’Espagne, Arsenal ou le Brésil. Ni de réussir la prouesse de l’Inter. «Ce n’est pas du foot», disent les supporters de mauvaise foi. Pourtant, pour battre les équipes qui dépendent de la possession du ballon, la seule solution est de ne pas tomber dans le guet-apens. Personne n’a dit qu’il fallait gagner en jouant comme le demande l’adversaire. Si c’était le cas, le jeu serait biaisé. Le foot est un sport où une belle récupération, un magnifique arrêt ou un tacle parfait devraient être salués de la même manière qu’un but ou une passe décisive.

C’est ce que disait récemment Raymond Domenech quand il parlait de la cuisante défaite de la France face à l’Espagne au Stade de France. A ceux qui lui reprochaient d’avoir laissé le ballon à l’équipe de Del Bosque, il expliquait qu’on ne peut pas leur enlever la possession. L’Espagne joue de cette façon et il est inutile de rentrer dans leur petit jeu. La victoire de la France en huitième de finale de la Coupe du Monde 2006 face à cette même équipe le démontre. Sans vraiment avoir la balle, la France avait proposé un meilleur jeu que les joueurs de Luis Aragonés. La défaite du Barça doit servir de modèle pour toutes les équipes qui veulent battre les Espagnols, les Brésiliens ou même les Argentins pendant le Mondial.

La dictature du jeu offensif

Il ne serait pas inutile pour quelques sélections de se lancer dans une croisade en défense du jeu défensif avant le début de la compétition. Car ce n’est pas en jouant à l’Espagnole que la France, l’Italie ou l’Allemagne vont pouvoir gagner. «Les attaquants gagnent des matchs, les défenseurs gagnent des championnats.» Ce dicton du monde du football reste vrai. Il ne faudrait pas que le jeu ne devienne qu’une affaire de technique et de passes au milieu de terrain.

Cela permettrait au passage de réparer une injustice historique: le foot n’aime pas les défenseurs. Le meilleur exemple reste le scandale suscité par l’attribution du Ballon d’Or à Fabio Cannavaro en 2006. Un titre plus que mérité vu son exceptionnel parcours lors du Mondial allemand. Pourtant, les premiers matchs fébriles du défenseur central avec le Réal, au début de la saison suivante, furent suffisants pour que beaucoup de gens remettent en question ce trophée.

Le Ballon d’Or n’a d’ailleurs été attribué qu’à trois défenseurs (soit 7,5%). Il n’y a que Franz Beckenbauer (deux fois), Matthias Sammer et Fabio Cannavaro qui ont réussi un tel exploit. Même le grand Paolo Maldini (7 Scudettos, 5 Ligues des Champions, 5 Supercoupes d’Italie, 5 Supercoupes d’Europe, 3 Coupes Intercontinentales!) ne l’a jamais gagné.

Il est temps de rééquilibrer la balance. De dire, par exemple, que Cambiasso a été le meilleur joueur de la demi-finale de C1 entre le Barça et l’Inter, annulant complètement son compatriote Léo Messi. De revendiquer le rôle de Makelele face à Zizou, de Xabi Alonso face à Xavi, de Gattuso face à Pirlo, de Toulalan face à Gourcuff, de Felipe Melo face à Kakà… De ne pas se laisser berner par ceux qui proposent une vision unidimensionnelle du foot et de comprendre qu’il existe de multiples façons de bien jouer. Le style plus vertical et peut-être moins esthétisant des Anglais en est l’exemple type. Une leçon que la France devrait méditer si elle veut réussir sa Coupe du Monde avec son propre style de jeu. Reste encore à savoir lequel.

Aurélien Le Genissel

Photo: Padlock/Diego_3336 via Flickr CC License by

4 Réponses pour “La défense, c’est beau (parfois)”

  1. Antwon Mitchell dit :

    On ne peut pas comparer l’Inter sur son match retour contre le Barça à des équipes nationales.

    Au match aller, l’Inter plante 3 buts et le Barça en met un sur sa seule occasion en première période. L’Inter a tout sauf joué défensif. Le jeu était bien construit à une touche de balle et ils ont surtout été patients face à une équipe qui donne tout pour l’attaque. C’est sa faculté à changer de stratégie qui a amené l’Inter à ses trois titres.
    En ce qui concerne le match retour, ils avaient un résultat à tenir. Point. On ne part pas à l’abordage comme ça au Camp Nou. Les contres ont même failli marcher puisque Milito a été signalé injustement hors jeu alors qu’il s’était retrouvé seul face à Valdes. Je rappelle aussi que l’Inter s’est retrouvé à 10 après l’expulsion de Motta sur une simulation de Busquets, ce qui cadenassait encore plus la partie. ça me fait rigoler que l’on parle de jeu défensif chez l’Inter alors que la défense de cette année est certainement la plus mauvaise qu’ils aient eu depuis 5 ans. On ne peut pas cantonner une équipe à un jeu défensif sur un match, il suffit de voir leur match à Stamford Bridge pour s’en convaincre.

    Maintenant, transposons ça au contexte des équipes nationales : il n’y a pas de match aller-retour. Sur un match unique, l’Inter se serait probablement imposé comme il l’a fait 3-1. En faisant circuler très vite la balle, en profitant des espaces laissées par les attaques des barcelonais ni plus ni moins.
    Les matches aller-retour amènent indéniablement ces stratégies défensives puisque souvent l’équipe qui se déplace veut prendre le moins de risque possible.
    Mais bon personne ne s’en plaindrait même en coupe du monde. On se rappelle tous comment la France avait battu l’Espagne en 2006 :]

  2. A. Le Genissel dit :

    Tout à fait d’accord avec votre analyse. C’est l’idée même de l’article. Défendre le fait que l’Inter n’est pas « défensif » mais « organisé ». Et qu’il faut cette rigueur tactique pour prétendre remporter la Coupe du monde. Par contre je ne suis pas 100% d’accord avec vous sur le fait qu’un match « aller-retour amènent indéniablement ces stratégies défensives ». Il suffit de voir le Barça dans presque tous ses matchs.
    Par contre, dans le contexte de la Coupe du monde (à un seul match), il est vraiment probable que les petites équipes se replient beaucoup et puissent surprendre les favoris s’ils ne sont pas solide défensivement. D’où l’importance (et la beauté) de bien comprendre le jeu défensif.

  3. Antwon Mitchell dit :

    Vous prenez l’exemple du Barça sur cette saison ?
    Parce que cette saison, le Barça a reçu à domicile aux matches retours, des 8èmes aux demies. Vu leur attaque, il était normal qu’ils essayent de marquer à l’extérieur pour garantir un festival chez eux. Maintenant, je considère le Barça comme un cas vraiment à part (avec peut-être MU), qui a une vraie tradition d’attaque surtout que vu leur défense ils ne peuvent pas trop compter dessus.

    En ce qui concerne la coupe du monde, il n’est pas rare de voir des surprises effectivement mais beaucoup de petites jouent trop défensivement en ayant peur de prendre des taules et aucune d’entre elles n’a gagné de compétition. Finalement, rares sont celles qui produisent du beau jeu même si l’étonnement est au rendez-vous. Une fois le premier tour passé, tout se décante en général.

    Si j’ai une petite critique à faire sur votre papier, et c’est plus un regret qu’une critique en fait : comment ne pas avoir parlé de la Grèce en 2004 qui reste pour moi une référence en matière de tactique et de défense ces dernières années ? :]

  4. A. Le Genissel dit :

    Je parlais du Barça, bien sur, mais aussi de Manchester contre Bayern, en quart, où les anglais sont allés à l’attaque au match aller ou même du Madrid qui a eu la balle (sans créer d’occasions, il est vrai, mais sans s’enfermer en défense) en première mi-temps à Gerland ou Chelsea et la Fiorentina (en huitième face à l’Inter et au Bayern) qui ont vraiment porté le match à l’extérieur même si le résultat leur a été, au final, défavorable.
    Tout à fait d’accord sur la Grèce qui est un exemple parfait de l’idée de l’article. :-)

Laisser une réponse

EN DIRECT SUR LE WEB

PARTENAIRES

PUBLICITE

Connexion - BlogNews Theme by Gabfire themes