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Rama Yade, le grand écart

Après avoir donné des gages aux tenants du foot business, la secrétaire d’Etat aux Sports vante désormais les «vraies valeurs»… Récit d’une étrange trajectoire.

Rama Yade est d’une grande souplesse, peut-être plus grande encore que celle d’un Thierry Henry vieillissant. Dimanche midi sur Radio J, en quelques phrases sur le clinquant hôtel des Bleus en AfSud, elle a déclenché une jolie polémique et surfé sur la gêne occasionnée par ces joueurs de foot décidément bien bling-bling. La secrétaire d’Etat réussit depuis plusieurs mois un formidable tour de passe-passe, à la façon de ces gris gris brésilien où on ne sait plus trop où est le ballon, entre «vraies valeurs» et foot business. D’un côté, elle s’émeut d’une chambre à 589 euros dans un palace: «J’attends que l’équipe de France nous éblouisse par ses résultats. Moi, je les ai appelés à la décence en temps de crise.» De l’autre, elle œuvre en coulisse pour que Gabriel Heinze, joueur le mieux payé de L1, garde son salaire de 4,5 M€ bruts par an. Un grand écart audacieux.

Drôle de visiteur du soir

Contrairement à Eric Besson, auteur en 2008 d‘un rapport pour accroître la compétitivité des clubs de football professionnel français et qui deviendra peut-être président de l’un d’entre eux quand la Sarkozie n’aura plus besoin de lui, Rama Yade n’est pas une experte du football. Elle ne le nie pas. Débarquée à ce poste lors du remaniement ministériel de juin 2009, elle a dû se faire une place sur le territoire d’une Roselyne Bachelot à l’aise et aguerrie, et se créer un réseau. Inexpérimentée, elle a tapé à beaucoup de portes, rencontrant de nombreux acteurs du milieu. Le 19 novembre 2009, la ministre reçoit ainsi à Paris trois membres de la Coordination nationale des Ultras. Son objectif à long terme: la création d’un Congrès national des supporters, un thème porteur. Problème, l’un de ses trois invités, figure du virage sud de l’OM, est interdit de stade depuis de longs mois. Il est surtout impliqué dans une affaire de violences entre groupes de supporters marseillais, le 16 avril 2009, à la sortie du match OM-Shakhtar Donetsk. Au point qu’un juge des libertés et de la détention décide de le placer en maison d’arrêt en mars dernier. Furieuse à l’annonce de cette nouvelle, Yade tancera vertement son cabinet, lui reprochant de ne pas l’avoir briefé sur ce personnage controversé.

Yade parie ensuite sur des personnes plus fiables et à la réputation bien établie. Et notamment Frédéric Thiriez, le président de la Ligue de Football Professionnel. Comme le révèle Renaud Lecadre dans son ouvrage Les Super Bonus du Footune dissection fouillée et précise du foot business français en 233 pages, Yade va épouser les thèses très libérales de Frédéric Thiriez. Avocat de profession, habile négociateur des droits télés de la L1, le boss de la Ligue de foot professionnel (LFP) a une mission: défendre les acquis des joueurs et des clubs pros, sinon les améliorer, et en premier lieu leur niveau de vie. Thiriez ou Jean-Michel Aulas, l’influent président lyonnais, préféreront évoquer un combat pour «la compétitivité des clubs français», par opposition aux pays européens où la fiscalité serait forcément moins lourde.


Entre 2004 à 2008, ils ont fait un lobbying intense pour défendre une invention juridique: le «Droit à l’image collective» (DIC). Il s’agit d’exonérer de charges sociales une partie du revenu des joueurs – le Parlement, en 2008, fixera la limite à 30% du salaire des footballeurs. Le motif: les joueurs contribueraient à «l’image globale» de leur club. Pour Renaud Lecadre, c’est d’abord «une niche sociale en faveur des sportifs professionnels de haut niveau, qui va provoquer un psychodrame politique au sommet de l’Etat.-».La bataille du DIC

Car le «DIC», qui bénéficiait l’an dernier à 697 footballeurs de haut niveau, coûte cher, très cher: le manque à gagner de l’URSSAF est de 36 millions d’euros pour l’année 2009. Soutenue par Eric Woerth, ministre du Budget, Roselyne Bachelot s’émeut publiquement: «Cette aide accordée aux sportifs professionnels les mieux rémunérés est désormais supérieure à l’ensemble des crédits destinés au sport amateur et représente plus du quart des subventions aux fédérations sportives.» Dans les faits, le «DIC», est condamné dès l’été 2009. La LFP ne rend pas les armes. Au mois d’octobre, elle menace de faire grève. Jean-Michel Aulas pousse des cris d’orfraie, Antoine Veyrat, le directeur général de l’OM, parle d’une perte de 4,7M€ par an pour son club, à effectif et salaires constants. Marseille a pu embaucher le vaillant défenseur du Real Madrid Gabriel Heinze? C’est le DIC qui lui a permis de satisfaire ses prétentions salariales (4,5M€ brut par an), tonnent les dirigeants olympiens. Comment Lyon a-t-il pu faire signer Lisandro Lopez (425.000€ brut par mois) au nez et à la barbe de plusieurs clubs italiens ou espagnols? C’est encore grâce au DIC, plaide le patron de l’OL.

Dans leur combat, ils vont pouvoir compter sur une alliée de poids: Rama Yade. Woerth et Bachelot ont enterré cette niche? Elle reprend mot pour mot le vocable de Thiriez: «Le DIC n’est pas un avantage accordé aux footballeurs, c’est une aide accordée aux clubs, et pas seulement de football, pour tenir face à la concurrence très forte qui règne dans le sport européen.» Finalement, le Sénat ne fera que retarder l’abrogation du DIC, de janvier à juillet 2010. Rama Yade a perdu la manche. Mais a gagné un ami précieux, le lobby du foot pro. Eric Woerth, le dit à sa façon: «Trop souvent, les ministres sont les porte-parole des milieux dont ils ont la charge.» Et pour être sûr que le message passe bien: «Roselyne a fait preuve de courage en allant contre cette règle.»

Thiriez-Yade, un couple qui fonctionne

Rama Yade reprend d’une certaine façon le flambeau de son prédécesseur Bernard Laporte, partisan d’une dérégulation et d’une privatisation grandissante du sport français. Fin 2009, les relations sont au beau fixe avec Frédéric Thiriez. Elle a le privilège de lui annoncer une bonne nouvelle: que la France obtienne l’Euro 2016 ou pas, l’Etat débloquera bien les 150M€ pour l’agrandissement, la rénovation ou la construction des stades français. Cette somme ne couvre qu’une petite partie des travaux, mais elle n’est pas négligeable. Et les tribunaux administratifs locaux qui, saisis par des associations de riverains, freinent plusieurs projets (Lille, Lyon…), sont prévenus: l’Etat est derrière les municipalités et… les clubs résidents. Le 24 octobre 2009, lorsqu’il prend la décision controversée de reporter le clasico OM-PSG pour une histoire de grippe A, Thiriez sait où il va, même si les critiques vont pleuvoir. «Il avait l’aval de Rama Yade», confie un haut dirigeant de la LFP.

DIC, grands stades… les sommes engagées sont loin du prix d’une chambre d’un international tricolore à la Coupe du monde. Une note de frais établie depuis trois mois et d’ailleurs couverte par les dotations d’une FIFA richissime, qui ne saura bientôt plus quoi faire de son argent. Pourquoi Yade s’est-elle engagée dans ce débat? «Je n’ai jamais hurlé avec les loups», se défend-elle aujourd’hui. Reste que son discours a changé depuis le début 2010. En décembre, elle n’a pas moufté quand Nicolas Anelka a parlé de la France comme d’un «pays hypocrite», qui a «un problème avec l’argent».

Retour aux «vraies valeurs»

Le train de vie des footballeurs n’est pas encore sur l’agenda politique. Il y entre le 25 janvier 2010, quand Nicolas Sarkozy, dans un face aux Français télévisuel et animé, fustige le salaire des joueurs. Dans la foulée, l’équipe de France de handball devient championne d’Europe, après avoir dominé les JO (en 2008) et les Mondiaux (en 2009). Une trilogie incroyable de mecs simples, abordables, souriants. Avec un sélectionneur qui explique tranquillement qu’il est bien content de ne pas travailler avec des footballeurs multimillionnaires. Le grand public apprécie ce vent de fraîcheur. Rama Yade va adapter son discours, évoquer «des valeurs du sport», «d’abnégation», de «courage». Le maillot des Bleus, après l’affaire Zahia, devient «sacré», proscrit si un joueur est mis en examen. Yade en rajoute une touche. Lorsqu’on la croise au Parc des sports d’Avignon, le 14 mai dernier, elle s’émerveille de l’exploit du club d’Arles-Avignon, qui accède à la Ligue 1 avec le plus petit budget de Ligue 2: «C’est une soirée magnifique, une épopée formidable. On retrouve la pureté du football, ils ont dépassé la loi de l’argent, ça me rend très fier.» Oubliés le DIC, Heinze, Lisandro Lopez, les salaires colossaux… Ce sont Arles-Avignon et ses bouts de ficelle (5,7M€ dans les caisses) que glorifie la secrétaire d’Etat.


Quelques jours avant sa venue au Cap
, la saillie contre le prix de la chambre au Pezula Resort Hotel de Knysna s’inscrit dans cette nouvelle logique. Déjà, secrétaire d’Etat aux droits de l’homme, Yade multipliait les sorties fracassantes. Mais lorsqu’elle critiquait le régime de Khadafi, on ne pouvait la soupçonner de déjeuner le midi avec les services secrets libyens. Cette fois, le double jeu de Yade pourrait lui jouer des tours. Recadrée par Bachelot, elle l’a surtout été par Thiriez. «C’est la Coupe du Monde de la démagogie!, a-t-il répondu dans un communiqué officiel diffusé lundi. Assez de ces attaques de tous bords, de droite, de gauche et du milieu contre le football et les footballeurs. Assez d’hypocrisie. Les faux vertueux sont souvent les premiers à vouloir être sur la photo. Ce n’est pas parce que le football est le sport le plus populaire qu’il peut corriger tous les défauts de la société.»

Adepte du coup d’éclat permanent, Rama Yade a fragilisé sa position dans le milieu sportif. Mais sans doute ce poste de secrétaire d’Etat n’est-il qu’une étape de transition.

Mathieu Grégoire

MISE À JOUR 13 JUIN 2010: Rama Yade n’accompagnait pas les Bleus dans leur visite d’un township. Des Bleus qui semblent bien avoir tout fait pour éviter la secrétaire d’Etat.

6 Réponses pour “Rama Yade, le grand écart”

  1. jHenry44 dit :

    Laissez Rama Yade pester contre nos joueurs de foot,: les bleus ne sont jamais si bon que quand ils se sentent menacés, mis en accusation et outragés par les français eux-mêmes!

  2. Man dit :

    Article très intéressant sur R. YADE,personnalité politique préférée des français. Et sur le mode de l’action politique, fondé sur l’opportunisme, la réaction et l’émotion.
    Pour en savoir plus sur le DIC, si çà vous dit : http://www.malinmaligne.com/2009/11/06/la-polemique-sportive-du-moment-faut-il-supprimer-le-droit-a-limage-collective-des-sportifs/

  3. jboss dit :

    Rala Yade est au gouvernement parce qu’elle est trop populaire pour que Sarko la débarque. Elle ne connait rien au sport, n’a pas de feuille de route ou de projets particuliers et n’est là que pour soigner son image. De temps en temps donc, elle fait une déclaration qui va dans le sens de ce que pense la majorité des français. Elle est, finalement, un jouet qui a été inventé par Sarkozy au moment (éphémère) de sa splendeur (“moi je nomme les meilleurs”). Si encore elle avait un fond, on pourrait y adhérer, mais non, elle n’a qu’elle même à nous offrir, comme une “star” de la StarcAc. En fait, ce qu’elle dit est sans importance.

  4. Rolandl dit :

    Rama Yade c’est le zero pointé en politique. Ce qui me surprend c qu’elle soit la personnalité préférée des français, qui placent Noah et Zidane également au top. Quand on connait le racisme avéré des français (les bobos naifs le sont encore plus au fond que les bourges de droite) et leur opinion sur l’EDF de foot, on reste surpris de ces plébicites. Rama Yade n’a aucun fond et n’existe politiquement que comme représentante de la communaité noire française.
    C pour cela que Sarko le communicant ne la vire pas, comme Kouchner, autre personnalité préférée des français.

  5. le gui dit :

    très bon papier sur le retournage de veste, l’autre sport national.

    Avec toute cette expérience engrangée en matière de paillasson, gageons que Rama Yade est fin prete pour défendre le plan marshall des banlieues.

  6. emilie dit :

    Sacré Rama ! Moi je ne saurais pas quoi choisir entre les deux hôtels! franchement ils se valent tous les deux !

    Entre Rama et son hôtel country club 5 étoiles

    http://www.travel-avenue.com/7255248-fancourt-hotel-country-club-estate-george.html

    et l’hôtel des bleus ( http://www.travel-avenue.fr/7162941-pezula-resort-hotel-spa-knysna.html ) tendance plutôt on se la coule douce après tout on va la perdre la coupe autant commencer les vacances en beauté !

    Je crois que je choisirais finallement l’hôtel des coréens du nord! très sobre et baricadé!

    Finallement ça leur a réussi il doit avoir quelque chose de spécial ils ont réussi à tenir face au brésil pendant un ptit moment! La France a peut-être besoin de ça pour commencer à marquer des buts !!!!

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