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La solitude du fan de soccer

Le sport le plus populaire du monde est en plein développement aux États-Unis – mais mes voisins se contrefichent de la Coupe du monde.

Aux États-Unis, être fan de football en période de Coupe du monde c’est un peu comme être juif au milieu du mois de décembre dans une petite ville du Midwest. Vous sentez bien qu’un truc énorme se déroule tout autour de vous, mais que vous n’en faites pas partie. Et ce que vous fêtez ou appréciez est soit totalement ignoré ou incompris par vos amis, vos collègues et vos voisins. C’est une période de grande solitude. Mais la Coupe du monde est un évènement bien plus énorme que Noël. Après tout, seuls quelque deux milliards d’humains fêtent Noël, alors que le Mondial de football est suivi par bien davantage de monde. Pourtant, dans ce qui constitue la plus importante et la plus imposante des compétitions sportives mondiales, l’équipe des États Unis et le public américain ne sont que de très petits joueurs. Pour ceux qui, comme moi, aiment le football et la Coupe du Monde, comme pour les rares Américains à s’être passionnés pour les hauts et les bas de la carrière de Landon Donovan, les semaines qui viennent risquent d’avoir comme un arrière goût amer.

Bien sûr le football est moins marginal qu’il ne l’a été. La culture du football va en grandissant aux Etats-Unis, ce qui est dû pour une large part à la montée en puissance de la MLS. L’atmosphère des matchs à Seattle et à Toronto est presque européenne, avec des stades remplis et des supporters qui chantent leurs hymnes en brandissant leurs écharpes. Un public survolté a encouragé l’équipe nationale lors de son dernier match de préparation contre la Turquie à Philadelphie. Mais c’est un constat: ce sport mondial est une niche de ce côté de l’Atlantique. Les scores d’audience télévisée, tant pour la MLS que pour la Coupe du Monde, sont minuscules. Lorsque l’équipe des Etats-Unis disputait les matchs de qualification à domicile pour le Mondial, il n’était pas rare que les supporters du Costa Rica, du Mexique, du Guatemala, du Honduras ou de tout autre pays soient plus nombreux et plus bruyants dans le stade que les supporters américains. Pour être franc, il n’y avait d’ailleurs pas de quoi pavoiser. Lors de la Coupe du monde de 2002, l’équipe des Etats-Unis est sortie de sa poule pour battre son grand adversaire, le Mexique, par 2-0 au bout d’un match haletant, avant d’être finalement sortie par l’Allemagne en quart de finale. En 2006, le Mondial s’est arrêté avant même d’avoir commencé, si l’on peut dire, l’équipe des Etats-Unis se trouvant menée au score au bout de cinq minutes lors de son premier match face à la République Tchèque.

Un eldorado

L’incompétence historique de l’équipe nationale sur le plan international (à relativiser: l’équipe américaine se classe troisième lors de la première Coupe du monde en 1930, NdT) pousse les Américains à considérer le Mondial comme un phénomène étranger parmi d’autres, comme les Fonds souverains, Bollywood ou la Chine – un eldorado marketing potentiel et rien de plus. Le Wall Street Journal et d’autres titres de la presse financière fourmillent en ce moment d’articles sur les opportunités que la Coupe constitue pour les biens de consommation, les marques et les médias. La communauté internationale du football considère elle aussi l’Amérique davantage comme un potentiel eldorado que comme une nation de football à part entière – comment expliquer sans cela que la FIFA pense à nouveau à confier aux Etats-Unis l’organisation d’une nouvelle Coupe du Monde?

Aussi, si vous vous intéressez à ce sport, et particulièrement à l’équipe nationale, les interlocuteurs sont rares. Lors d’un récent entraînement de gamins, un des autres pères présents ma déclara que son fils voulait le maillot d’un joueur dont il ne parvenait pas à se souvenir du nom, mais qui, lui semblait-il, devait jouer pour un club espagnol. «Lionel Messi?» lui ai-je demandé. Mais devant son absence totale de réaction, j’ai compris que j’aurai aussi bien pu lui dire «Lionel Trilling?» (écrivain et critique littéraire américain, mort en 1975). J’avais envie de lui crier: «Mais si, tu sais, le meilleur joueur du monde? Le petit Argentin qui court plus vite avec la balle que sans et dont le centre de gravité lui permet d’éviter les tacles de défenseurs plus grands que lui, qui se balade dans les défenses comme Michael Jordan et qui en avril a planté quatre buts contre Arsenal – contre Arsenal, nom de Dieu! – lors d’un match de Ligue des Champions, qui joue à Barcelone, sans doute un des plus incroyables et des plus beaux clubs du monde, un club qui préfère donner un espace sur son maillot à l’UNICEF plutôt que de le vendre à un de ces atroces sponsors? C’est de ce gars dont tu parles?» Mais quel intérêt? Discuter de Lionel Messi avec mes voisins c’est un peu comme entamer une discussion avec des Amishs sur les mérites de la Porsche Carrera 2011.

Quelques férus de soccer

Oh, bien sûr, il est possible de trouver d’autres passionnés. Quelques collègues de Slate me font passer des liens YouTube du dernier but d’anthologie. Les jeunes urbains branchés se sentent obligés de faire montre d’un vague intérêt pour le foot, les CSA (équivalent US des AMAP) et des coupes de cheveux (pour les garçons) ou du yoga (pour les filles). Sur Internet, des journalistes de The New Republic ont un blog (page aujourd’hui indisponible, c’est dire! NdT), quelques blogs comme No Short Corners ou Yanks Abroad, et une couverture grandissante des grands médias. Mais rien d’approchant ce que nos frères de Slate.fr peuvent faire. Si vous voulez suivre les matchs, tout savoir du moindre tir non cadré ou questionner les choix du sélectionneur Bob Bradley, il vous faut vous aventurer dans les marécages de BigSoccer.com. Vous y trouverez des gens dont le status update du genou du défenseur Oguchi Onyewu est le dernier fil qui les relie à la vie. Mais ce ne sont que des avatars.

Suivre l’équipe nationale américaine pendant la Coupe du monde est une sorte d’entreprise solitaire, ce qui est en partie dû au fait que les horaires de programmation des matchs ne favorisent pas le visionnage des matchs en famille ou entre collègues. À l’inverse des jeux Olympiques, la Coupe du Monde n’est pas retransmise en fonction des préférences américaines – la dernière fois que le tournoi eut lieu dans l’hémisphère américain fut en 1994. Pour assister au match d’ouverture de l’équipe américaine en 2002, j’ai dû me rendre dans un pub irlandais en face de mon appartement à 4h.00 du matin. Cette année, les horaires sont à peine meilleurs: ce samedi à 13h30 (Côte Est), vendredi 18, contre la Slovénie à 10h00 puis mercredi 23 juin à 10h00 encore. Mais combien de personnes quitteront leur travail ou prendront leur journée ou renonceront à leur partie de billard ou au match de la Little League de baseball pour assister à un match de football à la télévision? A mon humble avis, lorsque le match opposant les Etats-Unis à l’Angleterre sera retransmis, les bars de New York et de Los Angeles seront pleins à craquer… d’Anglais.

Je n’y serais pas. Samedi soir, j’ai une réunion de famille au cours de laquelle je suis certain que personne ne cherchera à savoir quel est le score ni comment se déroule l’épique confrontation contre l’Angleterre. Je devrais donc l’enregistrer et le regarder plus tard, probablement seul. Je suis persuadé qu’aucun de mes amis ou parents ne m’enverra le moindre mail ou sms pour m’informer du résultat et que je peux écouter la radio sans rien connaître du score. Mais il va sans doute falloir que je coupe mon flux Twitter. Il se trouve que je suis quelques étrangers.

Daniel Gross. (Daniel Gross est chroniqueur économique de Newsweek et de Slate.com. Il est l’auteur de la rubrique Moneybox. Vous pouvez lui écrire à moneybox@slate.com. Son dernier ouvrage, Dumb Money: How Our Greatest Financial Minds Bankrupted the Nation, vient d’être publié sous forme d’e-book.)

Traduit par Antoine Bourguilleau

Photo: Un supporter américain dans le New Jersey le 26 juillet 2009, REUTERS/Lucas Jackson

4 Réponses pour “La solitude du fan de soccer”

  1. UcCaBaRuCcA dit :

    Je plains cet homme de tout mon cœur. une coupe du monde sans pouvoir la partager le matin avec ses collègues, le soir avec ses amis, ce n’est plus une coupe du monde.
    Je trouve souvent que dans certaines “futilité” se manifestent les choses profondes, peut être hypocrite, peut-être fausse, mais tellement belles.
    Vive la légèreté, Vive le foot! (et vive la Squadra Azzurra)

  2. THib dit :

    Je suis triste pour vous. Ne pas pouvoir partager sa passion, ne pas avoir l’hystérie collective qu’on a outre-atlantique. C’est pourtant si beau de se concentrer pendant un mois sur “LA COUPE DU MONDE”. Au passage je salue l’équipe américaine qui a bien résister face aux anglais. Un beau match!

  3. frondoso dit :

    aloha
    relire l’enquête sur le foot aux USA publié dans sofoot. On y apprenait notamment que ce pays est le plus gros consommateur de chaussure de soccer, que sa plus grande championne est une footballeuse (Mia Hamm), que les ligues juniors ont un mercato plus dur que celui de la Liga.
    Au fait super match de la sélection US ce soir.

  4. Archi dit :

    Oui ben justement tant mieux que ça ne les intéresse pas, ça nous permet de voir les matchs à des heures décentes.

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